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Don de soi et sacrifice : le conflit des spiritualités entre humanisme et fanatisme

On se rappelle tous du sort dramatique de Arnaud Beltrame, officier de gendarmerie, qui a trouvé la mort le vendredi 23 mars 2018 lors d’une prise d’otage dans un supermarché de Trèbes dans l’Aude. Son courage face au terroriste assassin et preneur d’otages a suscité l’admiration générale. Ce jour-là, il est mort en héros parce que l’ultime geste de sa vie fut un acte héroïque qui a sauvé une vie — celle de l’otage à laquelle il s’est substitué — et peut-être d’autres vies encore. 

Ce n’est plus un secret, Arnaud Beltrame était franc-maçon du Grand Orient de France. Son décès tragique a suscité nombre de commentaires et questionnement dans notre obédience. Un responsable national inscrivit d’emblée cette mort dans le thème du sacrifice en considérant qu’elle est en soi une réponse concrète à la question suivante : « Dans quelles circonstances un être humain peut-il consentir au don suprême, le sacrifice de soi ? »

La réponse n’est pas aussi facile — aucun exemple particulier, fut-il des plus exemplaires d’ailleurs, n’y pourrait suffire — ! Arnaud Beltrame n’est pas né héros, il l’est devenu au travers de circonstances exceptionnelles qui l’ont amené à se conduire courageusement. 

Comme Arnaud Beltrame, nous sommes tous confrontés, dans des situations imprévisibles et parfois périlleuses, à des choix qui engagent totalement notre existence. Comme le dit fort bien Jean-Paul Sartre : « Le choix est possible dans un sens, mais ce qui n’est pas possible, c’est de ne pas choisir. Je peux toujours choisir, mais je dois savoir que si je ne choisis pas, je choisis encore. » C’est, en ce sens, que « nous sommes tous condamnés à être libres », selon le philosophe existentialiste qui explique : « L’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie. ». 

En effet, il n’y a, dans l’existence humaine, que des actes par lesquels l’homme façonne son identité, c’est-à-dire se donne sa propre définition. Dans la diversité de ces actes, il peut y en avoir certains qui sont heureux et/ou d’autres malheureux, réussis et/ou ratés, beaux et/ou laids, courageux et/ou lâches, etc., de telle sorte que chacun d’entre nous peut se composer une existence à partir de l’ensemble de ces éléments disparates qui font le contraste ou le relief d’une vie selon le jugement qu’on puisse en avoir à distance de nous-mêmes, de façon plus ou moins rétrospective. 

Il n’y a donc pas de héros en soi ; on ne naît pas héros, on le devient à l’occasion, dans une situation donnée qui peut changer selon les circonstances.

Ainsi, il peut arriver qu’un homme qu’on a considéré toute sa vie comme un être veule et lâche puisse être capable, dans une situation singulière, d’un acte héroïque qui va, tout à coup, changer notre regard sur ce qu’il est. C’est cela que nous explique Jean-Paul Sartre dans sa conférence L’existentialisme est un humanisme : « Il n’y a pas de tempérament lâche ; il y a des tempéraments qui sont nerveux, il y a du sang pauvre, ou des tempéraments riches ; mais l’homme qui a un sang pauvre n’est pas lâche pour autant, car ce qui fait la lâcheté, c’est l’acte de renoncer ou de céder, un tempérament ce n’est pas un acte ; le lâche est défini à partir de l’acte qu’il a fait. (…) Ce que les gens veulent, c’est qu’on naisse lâche ou héros. Un des reproches qu’on (me) fait le plus souvent se formule ainsi : mais enfin, ces gens qui sont si veules, comment en ferez-vous des héros ? Cette objection prête plutôt à rire, car elle suppose que les gens naissent héros. Et au fond, c’est cela que les gens souhaitent penser : si vous naissez lâches, vous serez parfaitement tranquilles, vous n’y pouvez rien, vous serez lâches toute votre vie, quoi que vous fassiez ; si vous naissez héros, vous serez parfaitement tranquilles, vous serez héros toute votre vie, vous boirez comme un héros, vous mangerez comme un héros. Ce que dit l’existentialiste, c’est que le lâche se fait lâche, que le héros se fait héros ; il y a toujours une possibilité pour le lâche de ne plus être lâche, et pour le héros de cesser d’être un héros. Ce qui compte, c’est l’engagement total, et ce n’est pas un cas particulier, une action particulière qui vous engage totalement. ». 

Ce que notre philosophe récuse ici, au travers de cette analyse, c’est cette essentialisation de l’homme qui le fige une fois pour toutes dans une définition arrêtée de son être en niant son devenir, en niant sa capacité de se modifier à tout instant par un acte nouveau et irréductible, comme s’il était déjà mort, comme s’il était un mort vivant que rien ne peut plus changer de ce qu’il est. C’est en quelque sorte une réduction, une réification de l’homme en tant que liberté. Dire d’un homme qu’il s’est conduit en héros parce qu’il est un héros au sens où il ne pouvait pas en être autrement compte tenu de sa nature, c’est en quelque sorte nier sa liberté de choisir, de se choisir, c’est dire au bout du compte que son acte n’est que le résultat de sa nature prétendument héroïque ou le fruit d’une transcendance qui le dépasse. 

L’hommage national qui a été rendu par le président de la République en est, de ce point de vue, une illustration marquante : « Être prêt à donner sa vie parce que rien n’est plus important que la vie d’un concitoyen, tel est le ressort intime de cette transcendance qui le portait. Là était cette grandeur qui a sidéré la France. Le lieutenant-colonel Beltrame avait démontré par son parcours exceptionnel que cette grandeur coulait dans ses veines. Elle irradiait de sa personne. ». Dans ce même discours, Emmanuel Macron affirme : « Oui, l’engagement de servir et de protéger peut aller jusqu’au sacrifice suprême. Oui, cela a du sens, et donne sens à notre vie. (…) Votre sacrifice, Arnaud Beltrame nous oblige. Il nous élève. ».

Soulignons…

  • L’acte du soldat, érigé en héros national, est un sacrifice dont le « ressort » est « une transcendance ».
  • « Cette grandeur coulait dans ses veines », comme s’il s’agissait d’une seconde nature
  • Le « sacrifice suprême (…) donne sens à notre vie. (…) Il nous oblige et nous élève »

Doit-on considérer que l’acte de bravoure de Arnaud Beltrame est un sacrifice qui donne un sens à sa vie, à notre vie, et que la mort sacrificielle lui confère sa valeur ? Qu’est-ce qu’un sacrifice ?

Le terme vient du mot latin « sacrificium » qui signifie étymologiquement « faire le sacré » = « sacrum-facere » (Dom Robert Le Gall — Dictionnaire de Liturgie). C’est une action sacrée par laquelle une personne, une communauté offre à la divinité, selon un certain rite, et pour se la concilier, une victime mise à mort (réellement ou symboliquement) ou des objets qu’elle abandonne ou brûle sur un autel.

« Le sacrifice est donc l’action sacrée par excellence. Il déploie la variété de ses formes entre l’offrande, qui en est le plus bas degré, et le martyr, où le sacrifiant s’offre lui-même comme victime. Si l’on supprime le sacrifice, le culte perd sa fonction essentielle, la mythologie ou la théologie s’appauvrissent d’un de leurs dynamismes créateurs, et (…) la morale d’une dimension maîtresse » (Philos., Relig., 1957, p. 34-13).

Le philosophe Nietzsche nous apporte des éclaircissements intéressants à ce sujet qui, bien que troublants, peuvent nous éviter de tomber dans le piège du fanatisme insidieux lié à la fascination qu’exerce sur nous le spectacle de la « mort sacrificielle » : « Que des martyrs prouvent quelque chose quant à la vérité d’une cause, cela est si peu vrai que je veux montrer qu’aucun martyr n’eut jamais le moindre rapport avec la vérité. Dans la façon qu’a un martyr de jeter sa certitude à la face de l’univers s’exprime un si bas degré d’honnêteté intellectuelle, une telle fermeture d’esprit devant la question de la vérité, que cela ne vaut jamais la peine qu’on le réfute. »

Il pose alors en ces termes la question aux théologiens :

« Comment ! Une cause peut gagner en valeur si quelqu’un lui sacrifie sa vie ! Une erreur qui devient honorable est une erreur qui possède un charme de séduction de plus : croyez-vous, messieurs les théologiens, que nous vous donnerons l’occasion de jouer les martyrs pour vos mensonges ? » 

Sa réponse est dès lors cinglante : « Les martyrs furent un grand malheur dans l’histoire : ils séduisirent. Déduire qu’une cause pour laquelle un homme accepte la mort doit bien avoir quelque chose pour elle. Cette logique fut un frein inouï pour l’examen, l’esprit critique, la prudence intellectuelle. Les martyrs ont porté atteinte à la vérité. Il suffit encore aujourd’hui d’une certaine cruauté dans la persécution pour donner à une secte sans aucun intérêt une bonne réputation. Comment ? Que l’on donne sa vie pour une cause, cela change-t-il quelque chose à sa valeur ? Ce fut précisément l’universelle stupidité historique de tous les persécuteurs qui donnèrent à la cause adverse l’apparence de la dignité. »

Dans une certaine mesure, Albert Camus, au début de son Mythe de Sisyphe, rejoint les propos du philosophe allemand en mettant en lumière la question cruciale que, en tant qu’hommes et maçons, nous nous posons toujours : quel est le sens de notre vie ?

 « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. (…) Si je me demande en quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la Terre ou du Soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). »

La dernière phrase est particulièrement importante pour notre sujet, car elle dévoile un paradoxe qui est souvent à l’origine du fanatisme : « Ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir ». Et on pourrait ajouter pour grossir le trait : « Et une excellente raison de faire mourir »… On ne peut pas, en même temps, dénoncer la mort infamante qu’infligent et s’infligent à eux-mêmes les fanatiques au nom de leur Cause sacrée et encenser la mort glorieuse de celui qui se sacrifie pour une « juste Cause ». 

Dans Précisions (Écrits pacifistes), l’écrivain pacifiste Jean Giono explique, au lendemain des horreurs de la Première Guerre mondiale, que la vraie notion de héros ne peut se rattacher qu’à celle de la vie : « Le héros n’est pas celui qui se précipite dans une belle mort ; c’est celui qui se compose une belle vie ». Dans son réquisitoire contre la guerre et ceux qui la provoquent, il écrit : « Il n’est donc pas vrai que mourir pour la patrie est le sort le plus beau. » car la vérité c’est qu’« il n’y a pas de héros : les morts sont tout de suite oubliés. Les veuves des héros se marient avec des hommes vivants simplement parce qu’ils sont vivants et qu’être vivant est une plus grande qualité qu’être héros mort. ». En effet, pour Giono : « La mort est toujours égoïste. Elle ne construit jamais. Les héros morts n’ont jamais servi ; certains vivants se sont servis de la mort des héros. Mais après des siècles de cet héroïsme, nous attendons toujours la splendeur de la paix ».

Derrière le propos polémique — certes discutable, on peut en convenir — de ce Poilu qui a vécu dans sa chair la barbarie militaire, il faut sans doute discerner une interrogation sur le courage et les ambiguïtés qu’il peut engendrer, face à la diversité des interprétations possibles et de ses usages. 

Le courage est-il en soi une vertu ? Contribue-t-il à donner de la valeur à l’acte que l’on qualifie de courageux ? Ou bien, au contraire, le courage ne vaut-il que quand il est au service des vertus ?

Le philosophe André Comte-Sponville a consacré une très belle analyse à cette notion. Il en souligne d’emblée la troublante ambivalence : 

« Le courage peut servir à tout, au bien comme au mal, et ne saurait en changer la nature. Méchanceté courageuse, c’est méchanceté. Fanatisme courageux, c’est fanatisme. Ce courage-là — le courage pour le mal, dans le mal — est-il encore une vertu ? Cela semble difficile à penser. Qu’on puisse admirer en quelque chose le courage d’un assassin ou d’un SS, en quoi cela les rend-il vertueux ? Un peu plus lâches, ils auraient fait moins de mal. Qu’est-ce que cette vertu qui peut servir au pire ? Qu’est-ce que cette valeur qui semble indifférente aux valeurs ? » André Comte-Sponville cite Voltaire : « Le courage n’est pas une vertu, mais une qualité commune aux scélérats et aux grands hommes. » Et il prend deux exemples : le kamikaze et le terroriste. « Si je dis de quelqu’un : ‘Il est cruel et lâche’, les deux qualificatifs s’additionnent. Si je dis : ‘Il est cruel et courageux’, ils se soustrairaient plutôt. Comment haïr ou mépriser tout à fait un kamikaze ? (…) Imaginons au contraire un terroriste athée : s’il sacrifie sa vie, comment lui supposer des motivations basses ? Courage désintéressé, c’est héroïsme ; et si cela ne prouve rien quant à la valeur de l’acte, cela indique au moins quelque chose quant à la valeur de l’individu. »

Vous me direz : ce sont là des contre-exemples qu’on ne saurait généraliser et, en tous cas, mettre sur le même plan. Et, pourtant, si on retient les mêmes critères utilisés par le chef des armées françaises pour honorer un de ses officiers, peut-on dénier à ces figures le courage de sacrifier leur vie pour une cause qui les dépasse, une transcendance qui en fait — aux yeux des leurs et pas des nôtres, bien entendu — les héros de leur patrie ou de leur foi ? Pourquoi avons-nous donc le sentiment que le suprême sacrifice est, en ce qui les concerne, totalement absurde et qu’il abaisse l’idée que nous nous faisons de l’humanité ? 

En quoi le don suprême, le sacrifice de soi serait d’une nature différente parce qu’il se situe du bon côté de ce que nous croyons juste ? Ou parce qu’il répondrait, pour reprendre l’expression de Camus, à “ce qu’on appelle une raison de vivre (qui) est en même temps une excellente raison de mourir” ?

Le Président Macron semble répondre à cette objection quand il dit : « (L’officier Beltrame) savait aussi que le terroriste détenait une employée en otage. Qu’il se réclamait de cette hydre islamiste qui avait tant meurtri notre pays. Qu’avide de néant, ce meurtrier cherchait la mort, cherchait sa mort. Cette mort que d’autres avant lui avaient trouvée. Une mort qu’ils croyaient glorieuse, mais qui était abjecte : une mort qui serait pour longtemps la honte de sa famille, la honte des siens et de nombre de ses coreligionnaires ; une mort lâche, obtenue par l’assassinat d’innocents ». Il y aurait donc dans le sacrifice une mort « lâche et abjecte » et une mort « héroïque et glorieuse » qui, bien que partageant des caractéristiques identiques, seraient cependant différentes en raison de la cause qu’elles servent, l’une mauvaise et l’autre bonne, cause contre cause. 

Pour ma part — et ce sera ma conclusion — il me semble que le mot de trop, c’est le terme de sacrifice qui ne convient pas du tout, dans sa signification profonde, au geste de notre Frère Arnaud Beltrame. 

C’est justement parce ce n’est pas un sacrifice que son action est courageuse, rationnelle, mais pas téméraire, prudente, mais pas inconsciente, humaine, mais pas aveugle, fanatique, lucide, mais pas follement chevaleresque. Il a accompli son devoir en prenant un risque, mais il n’a pas agi en recherchant la mort. Il ne faut pas confondre le risque qu’on peut prendre dans sa vie (sans nécessairement y trouver la mort) et le sacrifice (où la mort est certaine, parce que voulue pour elle-même). 

Dans le cadre professionnel où il exerçait, ce risque est inhérent au métier, un peu comme l’escaladeur à mains nues qui mesure ses moyens et sa force au défi de vaincre un sommet redouté. L’acte héroïque de Arnaud Beltrame n’est pas un sacrifice parce qu’il ne voulait pas mourir, mais seulement continuer à vivre, et cela avec plus de courage que la moyenne des hommes. Arnaud Beltrame, en tant qu’officier de gendarmerie, est un membre de l’Armée, il ne faut pas l’oublier. Il faut au passage se rappeler la définition philosophique de l’état militaire qu’en donne Emmanuel Kant dans le projet de paix perpétuelle (Article III) : « Recevoir une solde pour tuer ou être tué, c’est devenir instrument ou machine dans la main d’autrui. On ne voit pas trop comment un tel usage, qu’un tiers — l’État — fait des hommes, peut être compatible avec le droit absolu que la nature donne à chacun de nous pour sa propre personne ». Arnaud Beltrame était un soldat expérimenté qui a connu les champs de bataille et était aguerri aux techniques de combat et de survie. Confronté à une nouvelle situation périlleuse à Trèbes, il a choisi une stratégie possible qui pouvait lui donner l’occasion de neutraliser son adversaire, un ennemi redoutable qu’il savait être très dangereux en raison même de son désespoir : « On peut tout craindre de qui ne craint rien. Et que craindrait-il, s’il n’a plus rien à espérer », dit fort justement André Comte-Sponville.

L’acte de Arnaud Beltrame n’est donc pas un sacrifice. Cela n’enlève rien à l’admiration qu’on est en droit de lui porter. Sans doute, portait-il en lui, secrètement, une spiritualité humaniste qui ne saurait se confondre avec une quelconque spiritualité propre au fanatisme religieux ou politique, celui de son assassin et de bien d’autres. 

Savoir discerner ce conflit des spiritualités peut très certainement nous amener à être plus clairvoyants et plus vigilants à l’égard de notre propre engagement maçonnique. « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » (René Char).

TUA — 2019