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Sagesse, force, mais aussi beauté

Durant l’année 1992, je fus touché, voire perturbé par un courrier. Il relatait l’histoire du père Lambert, vieil acteur, qui, un jour, sifflé à la fin du spectacle, réagit par cet anathème devenu célèbre : « Les malheureux ! Ils sifflent le Cid ! ». Il poursuivait, établissant un lien avec ces hommes politiques « qui traînent des rôles qu’ils ne peuvent plus tenir », expliquant ainsi la montée du FN : « Ce n’est pas la faute de Le Pen, mais celle de ces pauvres cabotins blanchis sous le harnois ! ».

Il se référait alors au beau : « Grands amateurs de sémantique, lisez Guillaume Apollinaire, et vous comprendrez mieux ce qu’est la décadence, et ce qu’il faut peut-être tenter pour sauver, sinon tout, au moins l’essentiel ! Oui, on vous l’a déjà dit, vous êtes beaux, vous l’êtes, a priori, mais par pitié, soyez plus beaux encore, plus beaux de cette lucidité qui est bien à l’heure présente, la seule lumière dont vous devriez souhaiter le nimbe autour de votre front ! »

Il terminait alors son courrier par cette phrase qui s’imprima dans ma mémoire: « Surtout ! Oui ! Espérons surtout qu’un jour personne ne puisse dire à l’un d’entre nous ce que la vieille Aïcha disait à son fils Boabdil, dernier Roi de Grenade, en train de fuir : Pleure comme une femme, mon fils, toi qui n’as pas su défendre ton royaume ni comme roi ni comme homme ! »

Soyez plus beaux encore ?

Cette injonction me revint, régulièrement, en boucle, associée à la question : en quoi la beauté pouvait-elle intervenir pour défendre l’essentiel ? Elle me hanta, à chaque ouverture de nos travaux, quand sur trois piliers sont allumées trois bougies et que sont martelés ces mots : « Sagesse ! Force ! Beauté ! »

En hébreu, ils correspondent à trois des dix séphiroth de la Kabbale.

Sagesse se traduit par Chokmah ; le savoir, la vertu d’un être, son accord avec lui-même et avec les autres, être qui a cultivé ses facultés mentales tout en accordant actes et paroles. Sagesse s’exprimant par la raison et privilégiant d’abord l’intérêt de tous aux siens propres soit le bien commun.

La force a pour nom Gebura ; le pouvoir de la volonté. En cela elle n’est ni bonne ni mauvaise, tout dépend en effet de ceux ou celles qui l’emploient et de la façon qu’ils s’en servent, mais surtout de l’utilisation qu’ils en font.

La beauté se traduit par Tipheret, un beau qui semble s’imposer.

Si la recherche de la sagesse fut le point de départ de mon cheminement initiatique, une évidence et un but de ce parcours ascendant et parfois chaotique, la force me sembla elle aussi aller de soi, c’était concret ! Voilà quelque trente années que je chemine et je pense avoir quelque peu avancé dans ces domaines. Vous percevez alors mes interrogations que, pendant quelque temps, je me suis posées. Comment pouvais-je œuvrer dans le domaine de la beauté afin de m’améliorer ?

Les trois piliers

La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers

Beaudelaire

Sagesse, force, beauté, tels trois piliers qui se complètent, sont intimement liés : la sagesse sans la force est hésitation ; la sagesse sans la beauté est triste ; la force sans la beauté est brutalité ; la force sans la sagesse est tyrannie ; la beauté sans la sagesse est poison ; la beauté sans la force est précarité.

Revenons cependant à l’injonction initiale et à la question induite : « Soyez plus beaux encore ! ». Par sa définition des ordres, Pascal m’aida quelque peu. Il en distinguait trois : l’ordre des corps ou ordre de l’extériorité, l’ordre des esprits ou ordre de l’intériorité, l’ordre de la charité ou ordre de la supériorité. Précisons !

Mettre en ordre consiste à identifier, distinguer, classer, hiérarchiser. Il y a là intervention de l’intelligence ou de la raison.

D’abord était le chaos, puis vint la raison qui mit tout en ordre

Anaxagore (500 – 428 avant J.-C)

Ordo ab chaos !

C’est donc un essai de mise en ordre que je vais tenter de réaliser à partir de ce dernier mot du triptyque : la beauté.

Si je dis c’est bien, le critère est moral. Si je dis c’est bon, le critère est sensuel. Si je dis c’est vrai, le critère est rationnel. Si je dis c’est beau, quel type de critère retenir ? Y en a-t-il un d’ailleurs ?

« Par mon corps je ressentirai et par mon esprit je penserai. » Ce dualisme développé par Platon affirmait, me semble-t-il, une franche séparation : l’esprit d’un côté, le corps de l’autre.

Le plaisir

Plus tard, Stendhal associait beauté et plaisir : « La beauté est promesse de bonheur ». Plaisir quelque peu étonnant ! Pas vraiment sensuel, pas vraiment intellectuel ! Car plaisir associé à une émotion esthétique. Et celle-ci ne relèverait pas complètement du corps, comme elle ne relèverait pas complètement de l’esprit. Et qu’est-ce qui en nous n’est ni corps ni esprit ? Rien, disait Kant dans la Critique de la faculté de juger. Le jugement esthétique ne serait que subjectif.

À propos de l’intuition, Bergson affichait que c’est le moment où la raison saisit des idées avec une immédiateté qui est propre au corps. « L’intuition, c’est la raison qui repasse par le corps » affirme-t-il. Et d’ajouter : « Être intuitif se conquiert ». En serait-il de même alors pour l’émotion esthétique ? La perception du beau ?

J’ai découvert, écoutant une émission de radio le mot heuristique. J’ai compris que le commentateur (le professeur Houdet) exprimait l’idée d’images, de sentiments spontanés surgissant à notre esprit (images, sentiments non réfléchis) ; que ceux-ci provenaient de la partie arrière du cerveau ; que par le doute, la déconstruction, le travail, la raison, nous pouvions créer des connexions neuronales permettant une inhibition de l’heuristique favorisant un possible transfert vers l’avant du cerveau, le cortex frontal, et ainsi favoriser la créativité, l’intelligence, la sagesse !

« C’est beau parce que c’est vrai » ? Ce n’est pas de l’avis de Hume affirmant que sons ou formes que l’on pense beaux sont liés à notre éducation. J’en manque certainement quand, face à de très nombreuses œuvres modernes, je n’ai aucune émotion ! Un ami m’a quelque peu éclairé dernièrement déclarant que désormais : l’art n’est plus nécessairement associé au beau ! Depuis les œuvres de Marcel Duchamp sans doute ?

Alors pourquoi avons-nous, ou avions-nous besoin de beauté et pourquoi, nous Francs-Maçons, avons emprunté ce mot et les idées multiples qu’il suggère ? Moment de nostalgie !

Si pour Kant, la beauté naturelle est supérieure à la beauté artistique, Hegel affiche lui l’inverse : « Il est permis de soutenir que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car cette beauté est née deux fois ». Pour Hegel en effet la beauté nous fascine parce qu’elle porte du sens, symbolise du sens, elle développerait cette dimension spirituelle de notre sensibilité, ouvrant le champ de nos rapports aux valeurs. Dans son Esthétique, il tend à montrer que la beauté révèle le sens d’une époque, et symbolise des valeurs.

Valeurs !

Pour Hegel un symbole incorpore dans sa matérialité même une partie du sens auquel il renvoie. C’est notre émotion qui fait le lien entre ce qui est montré et ce qui ne l’est pas. L’absence prend alors sens. La beauté nous ferait-elle alors réfléchir ? Le beau ne serait-il que beau ? Ou ce beau suggérerait-t-il ? Nous pousserait-t-il vers ces valeurs, vers le sens ?

En découlerait alors un possible transfert : de « penser avec son corps » à « penser avec sa raison » ? D’où la nécessité d’apprendre à regarder, à découvrir le sens. Le sens nous ouvre les yeux. La beauté serait en quelque sorte un miroir qui me renvoie à ce que je suis ou plutôt à ce que je rêve d’être, parfois aussi à ce que je voudrais surtout ne pas être.

Pour certains, la nécessité de sentir la paix en soi implique le besoin d’harmonie : harmonie en soi et harmonie avec les autres.

Harmonie !

« Harmonie », c’est le nom que quelques auteurs ont donné à ce pilier en remplacement du mot « beauté », car ce mot semble ouvrir un champ symbolique plus vaste. Autrefois la beauté n’était pas soumise à l’usure des formes car d’essence divine et éternelle comme est intangible l’harmonie de l’univers.

La beauté/harmonie nous guérirait-elle alors de notre individualisme ? Nous tirerait-elle vers une forme de communion universelle ?

La forme c’est le fond qui remonte à la surface

Victor Hugo

Rechercher la beauté nous engagerait vers une quête de sens. Belle musique, beau tableau développeraient alors au travers de l’émotion esthétique une vision de valeurs auxquels nous ne réfléchissions pas.

Par la spiritualité, la beauté/harmonie nous donnerait l’audace de devenir autre. Le beau est « la splendeur du vrai », écrivit Platon. L’émotion esthétique pourrait-elle alors faire apparaître cet écart entre ma vie et ce qu’elle devrait être, entre celui que j’étais et celui que j’aspire d’être, bref favoriserait-elle ce travail vers un autre Moi.

C’est beau un orage en montagne ; c’est beau une mer démontée ; c’est beau l’enfer de Bosch ou cette tour de Babel de Breughel, ces cavaliers de l’apocalypse de Dürer. Les Grecs adoraient leurs statues, et ce sont ces mêmes hommes qui inventèrent la philosophie mais aussi la démocratie.

Hypothèses : y-aurait-il alors un lien entre elle ? Un équilibre ? Et un refus de l’extrémisme ? Un fasciste convaincu peut-il avoir une émotion esthétique en lien avec cet équilibre ? Peut-on parler de beau contemplant les réalisations d’Albert Speer et ces statuts de l’époque stalinienne et mussolinienne ?

C’est beau un orage en montagne, c’est beau une mer démontée, la beauté de la nature me fait toucher la petitesse de la nature humaine face à l’idée d’infini. Pour Aristote, Saint Augustin, un indice de l’existence de Dieu. La présence du concept de beauté dans nos rituels n’est-elle pas liée à ce fait ? Quel athée contemplant la beauté de la nature n’a pas au moins pensé l’idée de Dieu ?

Le plaisir encore

Hegel, encore lui, s’étonnait du fait que ce plaisir offert par la beauté, ne soit ni vraiment sensuel ni vraiment intellectuel, tout en étant quand même en partie sensuel et en partie intellectuel. Et il en concluait que le plaisir esthétique mettait en jeu notre nature humaine de manière inédite, originale : en créant cet accord entre notre corps et notre esprit, une harmonie interne au cœur de laquelle chacune de nos facultés ne l’emporte sur l’autre. Nietzsche, après Hegel reprenait : « La grande raison, c’est le corps ».

Une sorte de nouvelle dimension qui ne soit ni corps ni esprit apparaît alors : l’inconscient ? Et Sigmund Freud de poursuivre : « Le plaisir esthétique constituerait-il une trêve entre le Ça et le Surmoi ? » Dit autrement par Nietzsche : « Le plaisir esthétique est comme une spiritualisation des instincts ».

Egrégore enfin !

Parfois à l’issu de certains travaux, certaines interventions, réactions, musiques, silences nous font penser que nous avons atteint l’égrégore. Cet égrégore serait-il par un accès à une spiritualité du groupe l’analogie du beau, de l’harmonie, un accès à un Surmoi collectif ?

Sagesse, force, mais aussi beauté !

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La pierre brute

La pierre brute. Ces mots me parlent. J’ai toujours eu un attrait pour la pierre — elle me fascine — mais aussi pour ce qui est brut. J’entends par brut ce qui est à son état originel, de nature, intact.

En franc-maçonnerie, la pierre brute représente l’apprenti. Si l’apprenti y est assimilé, c’est que tous deux ne sont pas taillés. Ils possèdent encore angles et courbes naturelles, non travaillées.

Pourtant l’apprenti est déjà usé par la vie, tout comme le vent, la pluie, le gel ont modelé la roche. L’apprenti, à travers ses expériences profanes, a lui aussi pris des formes. C’est dans ces formes que la pierre doit être dégrossie.

Je pense au jour de mon initiation, quand on m’a offert une pierre cubique lisse de chaque côté, excepté une face restée rapeuse. 

Je pense aussi à cette phrase qui conclue chacune de nos réunions : « La pierre brute est à peine dégrossie ». J’en déduis qu’il me reste bien du chemin à parcourir, car la pierre brute est synonyme de début de voyage.

Dans ma vie professionnelle, j’ai fait de la maçonnerie, mais surtout j’ai travaillé cinq années en montagne. Cerné par la roche et par une nature parfois intacte. J’ai dû à plusieurs reprises casser des rochers à la force de mes bras. En frappant ces rochers avec « force, beauté et sagesse », se formaient des pierres plus ou moins grosses. Chaque pierre avait sa forme unique, sa teinte personnelle. Pourtant elles étaient issues du même massif.

Peu importe leurs différences, les pierres brutes aussi peuvent créer l’unité. S’imbriquer les unes dans les autres. Se stabiliser entre elles. Monter le plus droit possible. Former des murs — pourquoi pas ceux de notre temple — ou des colonnes — pourquoi pas celles qui encadrent sa porte. Et être scellée par un ciment fraternel. 

J’aime aussi à penser que dans chaque pierre brute se cache un cœur précieux.

TUA – 2017 

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La peau

La peau… J’avais à peine effleuré le sujet que je me suis retrouvé face à un foisonnement de mille souvenirs, de mille faits éparpillés qui m’ont donné le tournis et fait comprendre que jusqu’à maintenant, consciemment ou inconsciemment, je trouvais que le hasard répondait à merveille aux questions que je ne souhaitais pas me poser sur le sens commun de tous ces signes. 

Est-ce la violence de la mort d’un père, grand brûlé qui, petit à petit, est parti en lambeaux ? Est-ce la douleur d’un enfant au corps totalement recouvert de psoriasis qu’il a fallu enduire de crème tous les jours pendant des années ? S’agit-il des tatouages ou piercings des autres enfants ? Est-ce le spectacle de peaux trouées, lacérées sur des conflits en Afrique ? Ou les séances initiatiques de scarification ? Mais est-ce aussi le souvenir de la caresse de ma grand-mère sur ma joue et sa peau qui sentait la lavande ? Est celle que je faisais à mes enfants au moment du coucher ? Est-ce le grain ou l’odeur de la peau de l’être aimé ? Est-ce la puissance apaisante d’une main sur un corps qui souffre ? Est-ce aussi mon regard dans le miroir et la main que je passe sur mon visage chaque matin ? 

Nous avons tous un lien, un rapport particulier et unique avec notre peau et celle de l’autre, mais nous avons tous des points en commun.

Notre peau, enveloppe de notre organisme, instance de protection, organe de régulation de la température, moyen de communication, est aussi le miroir et le résumé de notre organisme : une « feuille de quotidien » (Pommereau) pour connaître les mauvaises nouvelles du jour, une feuille de route identitaire, un véritable passeport qui marque des étapes et s’en souvient. 

Car la surface de la peau, et plus particulièrement du visage, nous pose souvent les questions les plus essentielles. C’est là où réside la profondeur de la superficie : la peau nous donne à penser.

Lorsque nos yeux effleurent la peau du visage de l’autre, nous captons un message qui nous parle de l’humain, de sa condition éphémère, de sa vulnérabilité. La peau d’un visage nous touche. Ses rides, ses cernes, son flétrissement nous rappellent à la fragilité fondamentale de la vie. 

La peau nous parle de notre destinée, qui est de vieillir et de mourir : « Chaque jour, je vois la mort à l’œuvre dans le miroir. » (Cocteau) 

De tout temps, la peau a servi aux hommes pour dire leur appartenance et leurs croyances. La peau, comme enveloppe vivante, filtre extraordinaire entre le dedans et le dehors, lieu d’expression de soi. La peau, qui montre plus qu’elle ne cache. « La peau, tel un texte qui s’écrit tout seul et nous trahit », écrit le sociologue Henri-Pierre Jeudy. Car avant d’être le seul organe présent dans toutes les parties de notre corps, le seul organe avec les poumons à être en contact avec l’extérieur, la peau est première, c’est en elle qu’est l’origine. L’embryon n’est d’abord qu’un simple feuillet (ectoderme) qui finit par donner naissance à ce que nous avons tendance à distinguer. Peau et cerveau sont ainsi comme l’avers et le revers d’une même médaille : « Moelle, cerveau, tout ce qu’il faut pour sentir, pâtir, penser, être profond : Tout vient de là. (…) Ce sont des inventions de la peau ! » nous dit Paul Valéry. Et d’en conclure avec la célébrée formule. « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau — en tant qu’il se connaît. »

Cette formule, aux allures de sentence gravée dans le marbre, a l’inconvénient de sa renommée : on la cite sans se préoccuper de ce qu’elle peut bien vouloir dire. Le texte de L’Idée fixe ou Deux hommes à la mer (1933) dans lequel elle se trouve se présente comme un dialogue improvisé sur une plage entre un apprenti philosophe et un médecin désabusé. La sentence est du philosophe qui se dit « agacé (…) par ces mots de profond et de profondeur » qu’il entend proclamés comme autant de sésames susceptibles d’ouvrir à la compréhension véritable du monde et de soi. 

« Connais-toi toi-même », enjoint l’adage socratique. Oui, mais pour cela faut-il aller fouiller au plus profond de soi ? 

« J’ai grand-peur qu’il n’y ait de grandes illusions dans les tentatives que nous faisons pour nous creuser… », suggère le philosophe. En se tournant vers son « moi profond », on tombe en effet soit sur ce qu’on sait déjà, soit sur des choses bien trop confuses pour nous apporter quelque lumière qui vaille. « Car la clarté cesse à quelques coudées de la surface », écrira le même Valéry dans ses Mauvaises pensées et autres (1942), faisant jaillir l’image de l’océan et de ses abysses définitivement ténébreux : la volonté de profondeur tourne fatalement au fiasco obscur. S’écouter réagir « à fleur de peau », capter ce qui nous fait frissonner ou vibrer, savoir ce qui nous « touche » au sens premier du terme, voilà en revanche des moyens, sinon de se connaître, du moins de s’entrevoir. Je sais parce que je sens. 

Il existerait donc quelque chose comme une sagesse épidermique, laquelle, à l’instar de la peau, nous contient et nous protège tout en nous ménageant des voies d’accès (des « pores », du grec poros qui signifie le « passage ») vers le monde et les autres. Une perspective qui est l’occasion de malmener ce que le philosophe François Dagognet appelle dans La Peau découverte « le complexe de la profondeur, — car il y a instinctivement “valorisation de ce qui se trouve derrière ou sous une paroi résistante. La terre aussi ne cache-t-elle pas ses trésors au fond d’elle-même (ses fabuleux métaux) ? (…) Et, dans la vie courante, ne faut-il pas éplucher les légumes, ouvrir les cosses, peler les fruits, briser les coques et les coquilles, afin d’accéder à la substance nutritive (la pulpe, le suc, la chair) ? — que la philosophie n’a cessé de conforter réflexivement, faisant comme si l’essentiel de la vie se déroulait dans l’obscurité ténébreuse et au tréfonds et comme si la superficie ne servait alors qu’à la dérober ! » 

Il est vrai que nous sommes parfois si pétris de valeurs morales que nous croyons que ce que nous faisons spontanément est mal et nous appelons ça superficiel. Je crois que c’est Nietzsche qui fait l’éloge de la superficialité, évoquant la fausseté des dangereux arrières mondes et remarquant que la philosophie aurait trop glorifié l’immatériel, le caché, l’esprit seul. ‘Elle ne s’est pas assez avisée que l’esprit ne triomphe que lorsqu’il vivifie les structures dans lequel il se loge.’

S’agit-il d’une revalorisation de la surface qui pourrait questionner notre V.I.T.R.I.O.L. ? (Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultam Lapidem – Visite l’intérieur de la Terre, en rectifiant tu découvriras la Pierre Cachée.)

Ou du moins, nous dire de ne pas oublier qu’il ne suffit pas d’aller à l’intérieur de la terre. Il faut aussi et surtout savoir rectifier. Le caché peut être anodin, la surface essentielle. 

Et de manière anecdotique, en traitant de la peau je n’ai pu m’empêcher à ce moment-là de relever la coïncidence entre le sens alchimique de notre formule VITRIOL et les crimes au vitriol encore régulièrement perpétrés précisément sur la peau des femmes !

La peau du visage nous convoque : face à un visage pâle, un teint blafard, une expression faciale de tristesse, nous ne pouvons pas rester sans rien faire. La peau d’un visage qu’aucun sourire ne plisse, que nulle expression n’anime, nous contraint à exprimer des réactions d’humanité. Nous ne pouvons pas tourner les talons et passer notre chemin. Un visage n’est pas qu’une bonne ou une mauvaise mine. C’est un appel à notre ‘responsabilité pour autrui’ (Levinas, 1984). Si l’on dit d’un adolescent qu’il est ‘mal dans sa peau’, on parle d’autre chose que de sa surface épidermique. Ce qui est évoqué, c’est sa quête d’identité, son sentiment d’infériorité, autant de données psychiques qui font signe en direction de ce qui est le plus intérieur, plus invisible et subjectif. 

Ainsi, par le biais d’une expression familière telle que ‘mal dans sa peau’, nous retrouvons cette profondeur de la superficie. 

Ainsi le fait que la peau permette le contact, la relation, la communication entre un être et le monde qui l’entoure peut donc primer sur le monde et le sujet lui-même. 

La peau serait ce que nous avons de plus profond par le fait qu’elle nous relie et par là nous ouvre au monde. 

Nous relier et par là nous ouvrir au monde… Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec nos gants blancs, ces gants qui à l’origine devaient être taillés d’une seule pièce (comme notre peau, ils sont, bien sûr, signes de pureté et de protection. Mais au de là nos gants représentent aussi et fondamentalement cette relation, notre relation à l’autre et au monde. 

Parce que ganté de blanc, le franc-maçon n’est ni pouvoir ni violence, mais fraternité ; parce qu’il n’est pas fusion, mais précisément relation.

Mettre des gants blancs, c’est glisser sa main dans la peau de l’homme fraternel. Être frère, c’est avoir la même origine. Être fraternel, c’est considérer toute vie comme équivalente d’une autre. C’est dépasser ses différences pour ne retenir que ce qui nous est commun ou partageable, c’est accepter l’autre pour lui-même, c’est ne pas vouloir imposer sa vérité. Et moi qui suis souvent absent, je ressens profondément à quel point il se dégage d’une assemblée comme la nôtre une impression d’apaisement et de sérénité.

Avec mes gants blancs, je demeure moi-même, l’autre me complète, mais, à ses mains si semblables aux miennes, je n’oublie pas qu’il est aussi un peu de moi. 

Et quand nous quittons nos gants pour enlacer nos mains, en touchant nos peaux nous ouvrons aussi nos cœurs. 

Cette ouverture des cœurs par le toucher m’a rappelé une rencontre faite au centre de la douleur du CHU de Grenoble. Certains soignants m’ont expliqué que des membres du corps médical ne prennent pas toujours la mesure de ce qu’ils accomplissent à travers ce geste en apparence banal : toucher la peau du corps d’un malade. 

Que se passe-t-il dans l’esprit d’une personne âgée dont le corps n’a pas été touché, parfois depuis vingt ans, lorsque le médecin pose sa main sur sa peau dans le cadre d’un examen clinique ? A-t-il conscience de ce que signifie, pour un être humain, la présence d’une main sur un corps auquel nul ne prête plus attention depuis tant d’années ? Toucher, palper, ausculter sont des gestes de plus en plus marginaux. Dans ce contexte, la peau tend à n’être plus qu’un sac qui enveloppe les organes. 

Quand l’homme devient un numéro de chambre ou un dossier médical, il n’est plus un visage, mais un être désincarné. Sous cet angle, il apparaît que le centre de gravité de l’éthique, c’est la peau. L’acte de toucher participe de l’empathie de la relation de soin. Le soin qui néglige l’importance du rapport à la peau dégénère rapidement en technique de gestion de soin. 

Et d’évoquer alors la caresse. La caresse est bien loin d’un simple effleurement comme lorsque je fais glisser mes doigts sur un morceau d’étoffe pour savoir de quelle matière il se compose. C’est une forme de toucher qui n’est pas portée par un souci de s’informer. Lorsque nous posons la main sur le front d’un enfant malade pour vérifier sa température, nous touchons son front pour recueillir des informations sur son état de santé. La caresse, en revanche, ne cherche à recueillir aucune information. Elle ne vise aucun savoir. On revient bredouille de la rencontre avec la peau de l’autre. Caresser consiste à soustraire tout calcul, toute finalité. de la relation à l’autre. Sans calcul, la caresse est à elle-même sa propre fin. N’est-ce pas cela, tout simplement, l’amour de l’autre ? 

Éloge de la caresse ! La main s’ouvre, déploie ses doigts vers le dehors. Mais lorsqu’elle atteint et rencontre le monde, objet ou sujet, chose ou être humain, les doigts ne se referment pas, ils restent tendus, la main reste ouverte. Ainsi la main se fait caresse. On peut dire avec le philosophe Marc Alain Ouaknin, que je ne connaissais pas et qui prolonge la pensée de Lévinas, que la caresse découvre une intention, une modalité de l’être qui ne se pense pas dans son rapport au monde comme saisir, posséder ou connaître. La caresse n’est pas un savoir, mais une expérience, une rencontre. La caresse n’est pas connaissance de l’être, mais son respect. 

La main gantée de blanc c’est une main qui ne peut être que caresse. 

Vous comprenez mieux ce que je voulais dire quand j’évoquais une forme de vertige face à la page blanche de ma peau [un peu parcheminée d’ailleurs] et tous les autres chemins que la peau nous propose d’emprunter et que je n’ai pas parcourus. Il en existe tant, car la peau est magique. 

J’aurais pu dire qu’elle se répare elle-même, qu’elle est en contact avec la terre mère, l’eau, les vents et qu’elle se réchauffe sous la flamme du feu. Qu’elle porte également en elle le support de signes et de messages, objets de rites et de cultes. Qu’elle nous livre à mots couverts les états spirituels de l’homme : des tatouages aux rites culturels ou générationnels, du toucher guérisseur à l’étreinte sacrée, des mythes anciens à la peau de l’initié, jusqu’à la peau devenue idole quand la spiritualité s’étiole. Malaparte l’évoquait dans son livre La peau. En dénonçant déjà le matérialisme triomphant, il anticipait ses dangers : « Il n’y a que la peau qui compte. Tout est fait de peau humaine. On ne se bat plus pour l’honneur, pour la liberté, pour la justice. On se bat pour la peau, pour cette sale peau. » 

Tant de chemins donc, et parmi eux au détour d’une lecture, ces mots de Roland Barthes : « La parole est une peau, je frotte ma parole contre l’autre. c’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout des mots. »

TUA — 2017

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L’œil

Je suis l’œil…

Une petite sphère de deux centimètres et demi de diamètre, quatre malheureux centimètres cubes et pourtant une merveille de technologie, un récepteur responsable des 90 % des informations qui parviennent à mon cerveau.

Je fonctionne comme un appareil de photo : 

– à l’avant, le matériel optique et les objectifs, avec la cornée et le cristallin ;

– à l’arrière, la pellicule sensible, avec la rétine et ses photorécepteurs — des cônes et des bâtonnets par millions. Ils captent la lumière, la décodent et la transforment en signaux électriques qu’ils transmettent par des milliards de connexions ;

– entre les deux, la chambre noire, avec le vitré, un gel transparent qui maintient le volume de l’ensemble.

Je suis l’œil…

J’ai beau être une merveille de technologie, je reste modeste : je ne fais que regarder. En fait, c’est mon cerveau qui voit, qui décode les messages, qui reconnaît une forme ou un mouvement, qui corrige les défauts de l’objectif ou de la pellicule.

Je suis l’œil…

… et je suis d’autant plus modeste que malgré mes millions de récepteurs et mes milliards de connexions, mes pauvres performances sont limitées au monde dit visible « à l’œil nu. » 

L’étendue de mon regard ? Je la mesure en simples mètres. Le monde du mètre est à portée de mon bras. C’est la taille de la plupart des choses vivantes ou inanimées qui forment mon cercle de vie privilégié.

Au-delà, au mètre puissance 5, — la centaine de kilomètres —, j’atteins mes limites supérieures. Il a fallu que je monte sur une montagne pour voir aussi loin… Déjà le monde est flou, déformé par l’atmosphère. Plus loin, la lune et les étoiles ne sont guère que les pâles reflets de leurs réalités.

En deçà, le mètre puissance moins 3, — le millimètre —, je vois encore la trame de mon mouchoir. Mais je ne verrai jamais la structure des fils qui la compose au mètre puissance moins 4 — la centaine de microns —, ma limite inférieure.

Je suis l’œil…

… et heureusement j’ai un cerveau qui ne fait pas que voir. Il est inventif et a su imaginer, pour pallier mes imperfections et décupler mes pouvoirs, d’ingénieux outils. Il a mis à ma disposition télescopes et microscopes, sondes et fusées. 

J’ai pu explorer l’infiniment grand… 

J’ai découvert une planète bleue, ma Terre. Plus loin, j’ai pu compter les milliers d’anneaux de Saturne. Encore plus loin, j’ai observé les bras d’une galaxie s’enroulant en spirale. À la limite — dix milliards d’années-lumière —, je me suis perdu dans le vide sidéral où les galaxies lointaines ne sont que des grains de poussière dont l’éclat me parvient avec peine.

J’ai pu explorer l’infiniment petit…

J’ai observé la double hélice de la chaîne d’ADN s’enroulant en spirale. Plus près, j’ai dansé avec les électrons. Encore plus près, je me suis perdu dans le vide atomique qui sépare les électrons du noyau autour duquel ils tournent. À la limite — un fermi —, je me suis plongé dans la soupe des quarks et des leptons, des particules et des antiparticules.

Je n’ai pu aller plus loin, et j’ai retrouvé dans le magma primordial, instable et éphémère de l’infiniment petit, le reflet de l’uniformité supposée de l’univers dans les premières secondes de son existence.

Je suis l’œil…

J’ai ainsi scruté les profondeurs du cosmos et il est devenu de moins en moins compréhensible. J’ai tourné mon regard dans la direction inverse et j’ai pénétré dans la matière, mais au bout de mon chemin, je n’ai trouvé que de nouveaux mystères.

Dans mon voyage vers l’infiniment grand comme vers l’infiniment petit, je me suis retrouvé longtemps dans le vide. Vide sidéral, vide atomique… 

Et ce vide était infiniment plein. Car il y a plus d’énergie dans le vide que dans toute la matière de l’univers connu. Pour être précis, dix mille milliards de milliards de milliards de milliards fois plus !

Essayer de comprendre ? 

Pour moi c’est impossible. Démesuré. Mais je m’émerveille de la grandeur infinie, si bien finie, de chaque poussière de poussière. Et je m’émerveille de l’ingéniosité de chaque détail : ma main, mon oreille, le monde organisé de chacune de mes cellules, les tourbillons vides de l’atome, le vide infranchissable du bois de ce plateau. 

Vide, tout est vide. Et ce vide est si méticuleusement et si grandiosement ordonné, qu’il emplit et construit et anime le vivant et la pierre. La pierre est vivante, la pierre grouille et tourbillonne, la pierre est vide, je suis vide, je contiens l’univers, je suis un univers de miracles.

Bonheur de me savoir vivant et de savoir autour de moi l’univers en marche.

Je suis l’œil…

… et malgré mes imperfections j’ai voulu reproduire le monde. 

Pour le reproduire, je me suis associé à un autre instrument, plus basique : le compas. Le compas a mesuré… J’ai transmis… Mon cerveau a interprété… Ma main a tracé… Ai-je eu « le compas dans l’œil ? » Ai-je su reproduire le monde qui m’entourait ? Je ne saurai dire…

J’ai regardé alors l’image d’une figure humaine sur une tombe égyptienne. J’ai regardé un visage peint par Picasso. J’ai regardé le portrait-robot d’un homme qu’on recherchait. Qui du maître sculpteur égyptien, du génial peintre moderne ou de l’officier de police judiciaire avait le mieux le compas dans l’œil ? Je ne saurai répondre…

Car le visage d’un homme a autant de face qu’il y a de regards différents pour le voir. Car l’image que j’ai du monde n’est qu’un reflet très partiel de ce qu’est le monde. Car l’image que j’ai du monde n’est que le reflet de la conception que j’en ai, elle-même reflet de la conception que la société dans laquelle je vis en a. Et même si j’ai le compas dans l’œil, je ne fais qu’interpréter, que traduire le rapport que j’ai avec le monde.

Je suis l’œil…

… et j’ai recherché dans un monument grec, un tableau médiéval, une gravure moderne, le sens du monde.

Au Parthénon d’Athènes, je n’ai vu aucune colonne verticale. 

L’architecte Ictinos, deux siècles avant Euclide, a fixé dans la pierre le postulat géométrique que deux droites parallèles ne se rencontrent jamais. Il a alors incliné de quelques centimètres vers l’intérieur toutes les colonnes, donnant au monument une silhouette pyramidale… La convergence des colonnes donne la direction de l’infini. En se resserrant progressivement, les colonnes restreignent l’espace jusqu’à ce qu’il atteigne la limite de l’infiniment petit, le mieux à même de représenter l’infiniment grand. Le temple atteint ainsi une image surhumaine, à la mesure des dieux. 

Au musée du Prado de Madrid, je me suis arrêté devant La création du monde de Jérôme Bosch. 

J’y ai vu une sphère, modèle parfait de la pensée cosmogonique. Au milieu de la sphère, sur un plan plat et circulaire, la terre. Sur la voûte, au-dessus, le ciel et les nuées. En dessous, les profondeurs sombres et sans relief. Dans ce tableau, pas de colonnes, mais des peupliers dont la forme s’incurve comme si elle était observée dans un miroir bombé… La sphère est comme l’œuf : elle est à la fois le creuset de la matière, la source de vie et le modèle aboutit, la création achevée. Elle construit un espace total, universel, autour duquel tout n’est que néant, hors Dieu.

À Amsterdam, une gravure d’Escher m’a retourné le cœur. 

En dépit du bon sens, j’ai vu la pièce ordinaire d’une maison ordinaire ayant subi un retournement total, selon une géométrie analogue à celle qui transforme un grain de maïs en pop corn. L’enveloppe de la pièce s’est repliée au centre, tandis que l’intérieur s’est déployé au-dehors. Une colonne qui supporte le plafond a pris alors la forme d’une anse de panier… L’infini est à l’étroit, le centre expulsé dans toutes les directions. Le mathématicien d’aujourd’hui parlera d’une inversion de l’espace, l’astrophysicien d’antimonde, le philosophe de modèle d’un espace qui se dévore lui-même jusqu’à engloutir son créateur.

Espace infini, bombé ou inversé, je suis l’œil…

… et j’ai bien du mal à mettre le monde en perspective, ou même simplement à croire en ce que je vois.

Cet escalier en boucle qui n’arrête pas de grimper — encore une gravure d’Escher — est une impossibilité pourtant représentée. Cette pipe est-elle une pipe ? Non, « Ceci n’est pas une pipe », écrit Magritte, seulement du bois, de la toile, de l’huile, du pigment. Et ce divan que Dali a créé, n’est-il pas aussi une partie du « visage de Mae West utilisé comme appartement ? »

Je suis l’œil…

… et puisque derrière chaque image se cache le choix d’une certaine vision du monde, j’ai voulu parcourir la planète et confronter l’image que j’en avais à la réalité.

J’ai laissé derrière moi les pressions familiales et sociales et je me suis retrouvé seul face à moi-même. J’ai arpenté de nombreux chemins et j’ai vécu avec délectation, œil grand ouvert, cette marche en avant dans des territoires inconnus. 

Le monde était beaucoup plus complexe que je le croyais. Au-delà de la réalité que je connaissais, il en existait beaucoup d’autres, prêtes à se laisser découvrir si j’étais assez disponible pour me laisser envahir par elles… La réalité du pécheur laotien dont l’univers est cette île minuscule au milieu du Mékong. La réalité du paysan balinais rentrant en transe, le soir venu, lors d’une cérémonie traditionnelle. La réalité de l’Indien guatémaltèque qui traverse la route juste devant mon véhicule pour que les démons qui le suivent de trop près se fassent écraser. La réalité de l’aborigène australien qui refuse de domestiquer les plantes ou les animaux, refuse d’exploiter le sol ou le sous-sol, refuse de construire une maison ou de s’habiller, car se serait désacraliser la Terre, se domestiquer, s’exploiter soi-même. La réalité des enfants abandonnés des banlieues colombiennes, celle des cadavres ambulants de Calcutta. La réalité universelle de la misère, de la crasse et de la mort.

À chaque pas, un monde nouveau… Mes dernières certitudes se sont envolées… J’ai regagné mon pays…

Je suis l’œil…

… et je ne suis sûr ni de ce que je vois ni de ce qu’est le monde.

Alors je me suis regardé dans un miroir.

J’ai vu le modèle et son ombre à l’épreuve de l’éternelle solitude… 

Et puis, j’ai vu se superposer en éclairs stroboscopiques tous mes visages : celui du poupon à fossettes, celui de l’adulte barbu, comme celui du vieillard décrépit. J’ai vu aussi la figure de mon père et celle de ma fille. Et dans la succession de ces portraits, j’ai vu la grandeur et l’inanité de ma vie, à la fois unique, indispensable, et pourtant si vaine et éphémère. J’ai vu un monde en perpétuelle mutation où les générations se suivent et ne se ressemblent guère. Et cependant, j’ai vu en elles la continuité de l’espèce, la transmission du savoir et de la sagesse humaine. 

Je me suis regardé dans un miroir et au-delà du temps et de l’espace, au-delà du ciel et de la terre, j’ai vu le magma de toutes les vies présentes, passées et à venir, la conscience collective de tout ce qui a vécu et de tout ce qui vivra, s’incarner — le temps d’une étincelle — dans mon âme. Et plus j’ai eu conscience de l’éternité de cette étincelle, plus j’ai eu besoin d’ancrer profondément, ici et maintenant, mes pieds sur cette terre.

Je suis l’œil…

… et j’ai réalisé que j’étais à moitié aveugle.

Je vis à l’intérieur d’une ville et pour moi, la nuit, les seules lumières sont celles des télévisions, des néons et des panneaux publicitaires. La voûte étoilée ? Je ne la vois pas. Et pourtant, malgré le halo aveuglant de la ville, la nuit et les étoiles sont là. Je l’oublie parfois, mais c’est un fait : la nuit et les étoiles sont là.

L’histoire de ma vie est celle du conflit entre la ville et les étoiles. Je suis physiquement et mentalement l’habitant de ce monde que j’ai construit, sur mesure, à ma petite dimension. Mais, au fond de moi, j’ai toujours su qu’au-delà des limites de mon territoire, le cosmos immense était là, l’inconnu, effrayant et attirant à la fois. Toujours j’ai voulu dépasser les limites, affronter le secret, prendre contact, ne serait ce qu’épisodiquement, avec les autres mondes.

Je suis devenu l’œil du chaman…

… celui du saint et du mystique, celui du médium, de l’ermite, du contemplatif, du visionnaire, du yogi… L’œil du voyageur de l’autre monde. L’œil d’Alice, qui passe de l’autre côté du miroir. L’œil de l’homme qui franchit les portes de sa perception ordinaire pour découvrir, au-delà, d’autres réalités. 

À vrai dire, je me suis contenté d’ouvrir très grand mes yeux et d’accepter ce qu’ils voyaient.

J’ai connu l’extase.

Le temps s’est arrêté. Le monde est devenu incroyablement vivant et animé. J’ai escaladé des falaises de calcaire fondant et me suis assis sur leur cime dentelée, entouré d’orgues de roches d’argent et d’herbe verte électrique. La montagne et les plantes palpitaient et vibraient. Les sons sillonnaient l’air. Je me suis perdu dans les cœurs des fleurs et j’ai distingué chaque feuille de chaque arbre, à perte de vue. J’ai chevauché la crête au rythme de sa respiration jusqu’à ce que le soleil décline et que la lumière se fasse d’or. Quand, à l’horizon, le soleil s’est enfoncé et qu’à l’autre bout du ciel la lune a montré son nez, un court instant, j’ai trôné en équilibre parfait, plein soleil à gauche, pleine lune à droite, face à l’immensité du paysage. 

Et j’ai connu la perfection de l’univers et le sentiment profond que j’y étais très exactement à ma place.

Je suis l’œil…

Et j’ai cherché la lumière.

La lumière… Cette fulgurance blanche qui m’a ébloui quand ma mère m’a donné la vie et que je suis sorti, sanglant, d’entre ses cuisses. Cette fulgurance blanche qui m’accueillera au bout du long tunnel de ma mort. Cette fulgurance blanche qui, entre naissance et mort, m’a été donnée un soir de lourde chaleur par des hommes que j’ai appelés mes Frères.

La Lumière m’a été donnée…

… et je me souviens d’avoir regardé avec curiosité les décors et les symboles qui m’entouraient. Je regardai à l’Orient… J’y découvris un œil. Était-ce celui d’Horus ou celui de Dieu ? Celui de la connaissance ou celui de la raison ? Celui de MA conscience ou celui de LA conscience celle qui voit tout, même dans ma tombe, même une fourmi noire sur une pierre noire dans la nuit noire ? Celui de la providence ? L’œil attentif, vigilant, protecteur ? Ou l’œil culpabilisant, vengeur, implacable ?

Symboles et rituels étaient ce qui me semblait être le plus lointain de mes préoccupations. Pour cette seule raison, j’ai décidé d’y jeter un œil, et plus… J’ai fait de l’étude des symboles et du rituel mon pain quotidien. Ils m’ont aidé à regarder le monde autrement qu’à travers le filtre des concepts, ces concepts qui souvent déforment les faits pour les faire rentrer dans des petites boîtes explicatives. 

J’ai trouvé dans ce dépassement, dans ce rayonnement, la force des symboles. 

J’ai trouvé dans leur toute-puissance et leur universalisme supposés, seulement supposés, leur faiblesse.

Un Frère m’a dit : la loge est l’œil du monde.

J’ai bien aimé cette expression. Oui, l’œil du monde, mais un monde comme vu par l’œil d’une mouche : un kaléidoscope d’images juxtaposées, toutes différentes les unes des autres, qui forment pourtant un tableau global commun. Ainsi chaque Frère n’a qu’une vue partielle, tellement partielle du monde. Et pourtant chaque regard est indispensable pour obtenir cette vision globale dont chacun de nous s’enrichit.

À chaque Frère son point de vue. À la loge la vision harmonisée, dans le respect de chacun.

La lumière m’a été donnée…

… et j’ai lu mon catéchisme du parfait maçon.

J’y ai découvert plusieurs maçonneries :

– la Mmaçonnerie opérative, celle des Compagnons du devoir : l’action ;

– la maçonnerie spéculative, celle de la symbolique des instruments de travail : la morale ;

– la maçonnerie hermétique, celle de la symbolique de l’alchimie : la spiritualité ;

– la maçonnerie occulte, ou mystique, ou magique, celle des phénomènes innommables : le divin.

J’ai refermé mon catéchisme.

Quelle maçonnerie vivre ? Quelle maçonnerie partager avec mes Frères ? Je ne peux avoir de réponse que pour moi… Mais je dois rester aussi éloigné de la croyance sans preuve que de la négation a priori… Je ne dois méconnaître aucune voie…

Je suis l’œil…

… et je me suis dit que je ne devais jamais oublier…

Savoir opposer aux raisonnements, aux concepts, au symbolisme systématique, la vision, la perception directe des mondes extérieurs et intérieurs. Savoir opposer à l’effort actif, à la tension de la pensée, à la conquête de soi-même et de la Nature, le détachement, la méditation. Ne pas se contenter de travailler. Savoir lâcher prise. Savoir rester disponible. Savoir garder les yeux ouverts !

Je suis l’œil…

… un bien modeste instrument de mesure, mais pourtant l’interface indispensable entre l’homme et le monde.

J’ai scruté les profondeurs du cosmos et de mon corps : j’y ai trouvé le vide et le miracle de la vie. J’ai voulu interpréter le monde : je n’ai même pas réussi à le mettre en perspective. J’ai sillonné la planète : je l’ai trouvé infiniment mystérieuse, infiniment complexe, et comment croire un seul instant que les schémas de la société dans laquelle je suis né puissent la définir en son tout ? Je me suis regardé dans le miroir : ma solitude a été effacée par les générations successives qui s’y sont reflétées ; devant l’éternité, j’ai planté mes deux pieds dans le sol. J’ai voulu voir la voûte étoilée : aveuglé, je me suis éloigné des lumières de la ville ; j’ai franchi les portes de la perception ; j’ai franchi les portes du Temple…

J’en suis revenu plus tout à fait le même. 

Plus sage, mais moins prétentieusement sûr. Plus heureux, mais moins satisfait de moi. Plus humble en reconnaissant mon ignorance, et pourtant mieux équipé pour comprendre les rapports entre les mots et les choses, entre le raisonnement systématique et le mystère insondable dont j’essaye, à jamais et en vain, d’avoir la compréhension.

TUA — 2014